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Parler pour dire quoi?
En entreprise certaines carrières se
font, non sur des compétences mais sur la seule capacité à séduire des
publics et à ne pas se laisser déborder par la presse.
D’après l’UCLA (Université Californie Los Angeles) :
58 % de la communication passe par le visuel, 35 % par les sons, 7 % par les
mots. Je ne sais pas comment ces chiffres ont été obtenus, mais je confirme
à travers vingt-huit ans d’expérience qu’un message ne vaut que si le
récepteur croit en la bonne foi de celui qui le délivre.
Ceci passe donc principalement par l’art de la
rhétorique. Cela signifie que l’auditeur se
laisse bercer par l’attitude que prend l’orateur, la voix, le débit et le
rythme qu’il adopte. En ce qui concerne les 7 % restant, tout est affaire de
dialectique. Le récepteur perçoit avant tout la couleur du message, son sens
général, sa logique. Il lit le message à la lumière de ses connaissances, de
sa culture, de son savoir préexistant. Il est influencé par sa propre
compréhension des choses. Il est vain de penser que l’on est intrinsèquement
écouté, disons plutôt que nos propos sont recontextualisés par la personne
qui nous écoute. Nos propos sont évalués à l’aune de la capacité de l’autre
à les recevoir. Ils sont inévitablement transformés, mais pas nécessairement
déformés. Tout orateur espère que le message qu’il porte sera lu dans un
sens qui ira dans son sens. Avant d’enclencher la construction d’un
message il semble opportun de se poser les questions suivantes à propos du
public qui va le recevoir : qui est-il ? Qu’attend-il ? Que reçoit-il ? Que
comprend-il ? Que mémorise-t-il ?
Un chef de service d'une institution
m’a déclaré un jour, lors d’un entraînement aux
interviews télévisuelles : « … Ceci est récurrent et dépend de l’assiette de
l’impôt. » Je me souviens lui avoir répondu : « Ah bon ! Alors vous aussi
vous récurez les assiettes dans votre établissement. » Si l’on veut être
compris il faut faire l’effort de se mettre à la place de celui qui écoute.
Imaginez Madame Michu dans sa cuisine qui entend à la radio : « … Ceci est
récurrent et dépend de l’assiette de l’impôt. » Je suis sûr qu’elle regarde
son tas d’assiettes différemment maintenant qu’elle sait que même dans une
administration on se tape la corvée de vaisselle.
Un autre chiffre dit qu’un auditeur
attentif retient 20 % de ce qu’il entend. Il nous faut être humble face au
langage verbal. Gaston Bachelard disait : « On croit faire comprendre sans
se donner la peine de faire sentir. » Faire sentir c’est ne pas rester
enfermé dans le concept ou l’abstrait, mais penser à illustrer son discours
avec des images accessibles à tous qui permettront à chacun de rebâtir le
message dans le même sens que celui qui l’a émis.
Dès lors l’expression orale ne
serait-elle en toutes circonstances qu’un outil de manipulation ?
Bien sûr ! Communiquer c’est manipuler le
langage, c’est opérer des choix dans le vocabulaire, c’est essayer de percer
l’intérêt, la psychologie de l’autre afin de l’amener à écouter et si
possible à adhérer. Les deux seules questions qui vaillent sont celles-ci :
« Qu’attendent mes auditeurs, quel est leur intérêt à écouter l’information
que je vais leur délivrer ? Dans ce cadre, qu’ai-je envie qu’ils
retiennent ? » On ne parle pas pour soi, on parle pour quelqu’un. (A part
peut-être lorsque l’on est en thérapie et qu’il s’agit de mettre des mots
sur du ressenti.) C’est parce que trop souvent les orateurs ne se posent pas
ces questions basiques qu’ils ne sont pas entendus et que des réunions
soporifiques font perdre du temps à tout le monde. L’orateur arrive trop
souvent avec un discours unique, tout public, qui ne répond pas aux attentes
spécifiques de l’auditoire qu’il a en face de lui.
Attention toutefois à ne pas devenir
caricaturalement simpliste.
Un jour que je faisais travailler un
personnage, très abscons, je lui dis : « Monsieur il faut absolument que
vous simplifiez votre langage. On ne comprend rien. » Il me rétorque :
« Monsieur, je n’ai aucune intention de simplifier mon langage, je refuse de
devenir simplificateur. Certaines choses sont complexes, les simplifier ne
rendrait pas compte de leur complexité. » A mon tour je réplique :
« Monsieur, vous avez totalement raison. Voyons les choses autrement.
Pouvez-vous alors clarifier votre langage, cela vous rendra
clarificateur ? »
Il me répond alors : « Monsieur, vous
avez totalement raison, je vais agir dans le sens que vous dites. »
Cet échange est parfaitement illustratif
de ce vers quoi l’orateur doit tendre. Ce n’était pas un jeu sur les mots.
L’homme avait raison et je n’avais pas tort. Clarifier pour transmettre mais
ne pas rendre le discours débile.
Parler pour convaincre, c’est s’organiser
sur les trois plans que sont la rhétorique, la dialectique et la
psychologie. Cela s’applique aussi bien à ceux qui ont une conviction qu’à
ceux qui ont intérêt à faire croire qu’ils en ont une.
Le malheur est que ceux qui ont des
convictions et/ou des savoirs sont souvent incapables de les porter de façon
crédible sur la place publique, alors que l’on peut être un charlatan
inculte et faire passer des messages ineptes auxquels le public s’attache.
Le tribun est suivi par les foules, mais elles le suivent de façon
instinctive, émotionnelle. La question est la suivante : peut-on, même si
l’on n’est pas un brillant orateur, transmettre efficacement une information
utile ?
Réponse : Oui, à condition de réfléchir
au contexte dans lequel l’intervention a lieu. Dans ce livre nous allons
décliner quatre situations clés, considérées par la plupart des orateurs,
plus ou moins volontaires, souvent désignés par la hiérarchie, comme étant
des situations difficiles à préparer et à vivre : s’exprimer devant un
public, utiliser des supports visuels, répondre aux médias, se
préparer à diffuser une information en situation de crise.
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